El Ñato, c'est d'abord l'histoire d'un septuagénaire que la folie immobilière et son corollaire, la gentrification, ont bouté hors de ses murs et du centre historique de Cartagena de Indias, le condamnant à la rue.
Un homme que j'avais croisé plus d'une fois — sans même le savoir — à la périphérie de la cité emmuraillée. Et ce n'est qu'au bout plusieurs semaines, en visionnant mes clichés alors que le festival de street art de Getsemaní le mettait sous les feux de la rampe, que j'en ai pris conscience.
Scène I
Ici, transitant d'un quartier à l'autre, avec pour seul bagage un sac en plastique sur le dos.

El Ñato en mouvement
Photographie par ElleDi
Scène II
Là, dans le secteur de La Matuna, assis sur le trottoir au pied d'une fresque dont l'inscription semblait le faire rire.

La dignité de la Caraïbe ...
Photographie par ElleDi
Scène III
Ou encore à Getsemani — sur la place de la Trinidad — où les gens du quartier l'avaient recueilli, en train de faire une partie de dominos avec Daniele, mon partenaire de jeu.

El Ñato et Daniele jouent au dominos aux abords de la Plaza de la Trinidad
Photographie par ElleDi
Scène IV
Ou bien allongé — des heures entières — sur ce même banc en pierre qui allait remettre un peu de lumière dans sa vie.

Le temps s'arrête, le temps d'un songe.
Photographie par ElleDi
Scène V
Mais El Ñato, c'est aussi l'histoire d'une rencontre humaine entre deux êtres que rien ne destinait à se croiser.
Deux hommes venus de deux mondes radicalement différents. L'un en quête de lumière, l'autre dans l'effacement : Llordaz, street artist portraitiste vénézuélien, et Don Juan, devenu El Ñato.
Le premier dut apprendre à apprivoiser le second. Le second dut accepter de partager ce refuge. Un lieu qui, soudain, grâce à l'art et à un zeste d'humanité, reprenait des couleurs.

Llordaz au pied de son oeuvre
Photographie par ElleDi
Chapeau l’artiste !
Scène Finale
Ironie de l'histoire : à peine le festival de street art achevé, la Covid frappa Cartagena de Indias de plein fouet. La cité enmuraillée se retrouva contrainte de se replier sur elle-même — une fois de plus — et de se vider de sa substance économique : ce même tourisme de masse qui avait contribué à expulser Juan de chez lui.
Alors que le monde entier se confinait, Juan, lui, restait bel et bien là : touché mais pas coulé. Ironie supreme : lors de la réouverture des portes de la cité, c'est sa frimousse que des hordes de touristes venaient admirer rue de La Sierpe, où il tenait désormais le premier rôle sur le mural qui portait son nom.

Touriste en mode selfie devant le mural d'El Ñato
Photographie par ElleDi
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